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Etait-ce judicieux de sauver les banques?

March 23, 2010 50 comments

Par Marquis Codjia

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Il y a quelques mois, le marasme de l’économie globale était un point crucial de l’ordre du jour de nombre de dirigeants du G20. L’apathie sociale ambiante, l’écroulement du secteur bancaire, le dilemme de la croissance globale, et la dégringolade de la bourse étaient les sujets de discussion du leadership planétaire.

Les gouvernements partout dans le monde résolurent la question la plus névralgique, le chaos dans l’industrie bancaire, avec des apports pécuniaires massifs à un secteur qui jusque-là incarnait le meilleur (et le pire) du capitalisme, selon un mode opératoire plus proche de l’intervention centralisée des économies communistes.

L’ardoise globale varie entre 4.000 à 5.000 milliards de dollars EU selon les estimations les plus optimistes, mais les coûts ultimes globaux pourraient dépasser cet intervalle.

Le sauvetage du secteur bancaire, en principe, était la bonne ligne de conduite à adopter et les  experts de toutes obédiences politiques se mirent d’accord sur l’urgence d’une telle mesure, y compris les théoriciens les plus férus du libre échange qui, d’ordinaire, traitent d’énergumènes de gauche préhistoriques, ceux qui osent remettre en question le rôle limité des pouvoirs publics dans l’économie.

Cependant, nombre d’observateurs demeurent abasourdis par la souplesse qui caractérisa le processus de sauvetage des banques et les conditions très favorables avec lesquelles les fonds furent déboursés. Par conséquent, les institutions financières qui ont tiré profit de la manne étatique firent bon usage des sommes reçues pour redevenir rentables et rembourser leurs gouvernements respectifs.

D’autres pans de l’économie n’ont pas connu un si rapide rétablissement. Le chômage est encore élevé ; le secteur des crédits au logement est toujours désordonné. Les banques se sont montrées peu disposées à prêter, créant ainsi une déliquescence du secteur productif et une consommation privée léthargique. La bourse a peut être renoué avec les tendances haussières mais, discutablement,  l’économie réelle est toujours baissière.

Il est clair que les banques ont joué un rôle crucial dans le malaise économique courant mais les militants anti-sauvetage avaient tort de les diffamer et d’affirmer qu’une telle culpabilité aurait dû exclure toute aide publique. Les intermédiaires financiers sont une pierre angulaire de nos économies postmodernes et il aurait été socio-économiquement délétère et politiquement désagréable de les laisser couler.

Évidemment, une majorité de banques est aujourd’hui plus renflouée et profitable comparativement à l’année passée, même si des sections sectorielles sont encore comateuses à cause de l’hémorragie de liquidités qui les a dévastées depuis le début de la récession.

Hélas, rien n’a changé. Ces établissements recourent une fois de plus aux anciennes pratiques qui ont nui à l’économie en premier lieu, sous l’égide d’autorités de régulation étrangement aveugles et sourdes-muettes.

Les banques, nécessairement, devraient être encouragées à faire des bénéfices comme toute entreprise privée. Mais lorsque cette recherche de profit se fait aux dépens de tout un système ou constitue une menace systémique au secteur productif de l’économie, alors l’argument en faveur d’une règlementation plus dure devient d’une importance cardinale.

Les entreprises doivent couvrir leurs risques en utilisant des techniques adaptées ; cependant, les spéculateurs semblent dernièrement employer les produits dérivés pour parier contre leurs bienfaiteurs. Ces pratiques peuvent sembler injurieuses pour un pan important de la population mais elles sont compréhensibles si on considère que le camp des spéculateurs promeut seulement les intérêts privés des élites (leurs investisseurs), lesquelles tiennent compte rarement du facteur moralité dans leur équation de rentabilité.

Exemple patent : la Grèce. Le gouvernement hellène a subventionné massivement son secteur bancaire avec des milliards de dollars EU pour se voir noté négativement quelques mois plus tard en raison d’un risque de défaut apparent.

À l’heure actuelle, les autorités politiques et les grands argentiers devraient examiner la question suivante : le sauvetage a-t-il fonctionné ? En d’autres termes, les subventions gigantesques des banques et les initiatives supplémentaires associées ont-elles atteint les buts initiaux ?

Les économistes chevronnés et les sociologues s’attaqueront amplement dans le futur aux questions concernant l’efficacité et l’efficacité du sauvetage, mais des experts de premier plan croient actuellement que les réponses à de telles interrogations sont négatives. L’économiste de George Mason University Peter Boettke argua que les diverses subventions ont créé un « cycle de dette, de déficits et d’expansion de gouvernement » qui, in fine, « estropiera économiquement » les grandes économies, tandis que Barry Ritholtz, célèbre auteur de Bailout Nation et président de la société de recherches FusionIQ, pense que les programmes de renflouement auraient pu être mieux gérés.

On peut observer que la phase initiale de sauvetage s’avéra efficace parce qu’elle a aidé à éviter un remue-ménage bancaire régional et global. Mais, contrairement à la croyance populaire, ce fut l’étape la plus facile. L’on ne saurait mésestimer le courage des autorités dans le processus, mais il est indubitablement plus facile pour une banque centrale puissante, comme la Réserve Fédérale américaine, de passer des écritures comptables au crédit des établissements visés et renflouer leurs actifs par le biais du « quantitative easing ».

La Fed, à l’instar d’autres banques centrales du G8, a une position enviable parce qu’elle peut « créer » de l’argent ex nihilo rien qu’en augmentant électroniquement ses actifs.

Les réformes constituent le véritable test de courage politique, et jusqu’ici l’absence de nouvelles normes dans le secteur financier peut, si l’on n’y prend garde, détruire les efforts de rétablissement jusqu’ici consentis.

Actuellement, il y a cinq facteurs distincts expliquant les résultats médiocres obtenus jusqu’ici à partir des plans de sauvetage.

D’abord, la réforme financière si nécessaire prend plus de temps au niveau législatif parce que non seulement les lobbies financiers – telles que la superpuissante American Bankers Association – exercent une forte pression, mais l’agenda politique est également occupé par la réforme de l’assurance-maladie et les soucis géostratégiques liés aux conflits en Afghanistan et en Irak.

La récente annonce du chef de la commission bancaire du Sénat Chris Dodd (Démocrate du Connecticut) visant à introduire des réformes dans le secteur changera probablement peu à court terme.

En second lieu, les principaux conseillers financiers du Président Obama sont d’anciens caciques de Wall Street, et beaucoup de sceptiques sont incrédules qu’une clique aussi proche des intérêts financiers puisse être à l’avant-garde de vraies réformes dans un secteur qui leur était précédemment bienfaisant.

Les deux facteurs suivants sont endogènes au secteur bancaire. L’un provient de l’expérience antérieure des cycles de régulation et de dérégulation qui font disparaître habituellement les reformes après un certain laps de temps, et l’autre découle de l’unique capacité des ingénieurs financiers et des banques d’affaires à concevoir de nouveaux produits et techniques pour parer aux lois existantes.

Finalement, l’effort de régulation devrait être global dans sa portée, et le manque actuel de coopération géographique ainsi que la difficulté pratique à dépister le risque systémique dans l’industrie bancaire handicapent de nouvelles avancées.

De Wall Street à Dubaï – Spécificités lucratives de la finance islamique

March 7, 2010 52 comments

Les restrictions religieuses de la jurisprudence islamique ont permis aux banques islamiques de disposer de liquidités importantes comparativement à leurs rivales occidentales après les derniers soubresauts économiques, mais des réformes progressives doivent avoir lieu pour que le secteur dans son ensemble amorce dans l’avenir une croissance positive structurellement durable.

Par Marquis Codjia


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Un colloque supranational d’acteurs financiers de premier plan a eu lieu récemment (2 et 3 mars 2010) au luxueux Centre de Conférences Roi Hussein Bin Talal sur les rivages de la mer morte, environ 40 kilomètres au sud-ouest d’Amman, en Jordanie.

L’événement a suscité peu d’intérêt dans les médias traditionnels en Occident ; cependant, les géants du secteur bancaire global suivaient de près les éventuelles décisions majeures que pouvait contenir le communiqué final.

Ils avaient raison d’adopter telle posture.

La conférence, le premier Forum islamique de finance et d’investissements du Moyen-Orient, se déroula en Jordanie, pays économiquement sain et politiquement stable, allié important de l’occident dans une région géostratégiquement névralgique, et l’un des premiers pays au Moyen-Orient et en Afrique du Nord disposant d’une bonne qualité de vie, selon le rapport Qualité d’index de vie 2010 préparé par International Living Magazine.

Un autre facteur essentiel à noter était le fait que les participants constituaient la crème de la crème du marché financier islamique, un groupe de plus de 350 banquiers et experts de 15 pays qui compte impulser des reformes économiques dans un secteur en pleine croissance.

Une analyse panoramique des métiers bancaires islamiques est utile pour cerner les dynamiques qui animent ce secteur.

Les métiers de banque islamique, et dans une large mesure, la finance islamique, sont profondément enracinés dans l’économie islamique et essentiellement régis par la Sharia, un corpus législatif englobant les préceptes religieux de l’Islam.

La Sharia ou sa section financière connue sous le nom de Fiqh Al-Muamalat (Règles islamiques sur les transactions) permet aux intermédiaires financiers de s’engager dans toute forme d’activité économique à condition qu’ils n’imposent pas d’intérêt (Riba) et évitent les secteurs interdits (Haraam).

La Sharia promeut fortement le partage des risques entre les investisseurs ainsi que les transactions économiques avalisées par des immobilisations corporelles telles qu’un terrain ou des machines, mais proscrit les produits dérivés.

Un produit dérivé est un instrument financier dont la valeur fluctue en fonction de l’évolution du taux ou du prix d’un autre produit (appelé sous-jacent). Il sert majoritairement à couvrir des risques ou à des spéculateurs de bénéficier des effets de levier. L’agitation récente sur les marchés financiers globaux et le chaos socio-économique qui en résulta doivent leur existence à un type de produit dérivé appelé Dérivés sur événement de crédit (Credit Default Swap, CDS en anglais).

Les points de vue étrangers au monde musulman peuvent trouver les restrictions de la Sharia délétères pour un développement économique durable car ce que la jurisprudence musulmane définit comme vice (jeux, filmographie érotique, alcool, etc.) non seulement constitue un pan essentiel du PNB de beaucoup de pays, mais est également un concept social et temporel discutable.

Nonobstant, une pléthore d’observateurs affirment maintenant que les contraintes propres à la finance islamique ont été salvatrices pour la santé financière des établissements bancaires face à la crise économique récente.

Plusieurs facteurs sous-tendent un essor potentiel de la finance islamique, y compris les dépôts d’épargne croissants des habitants des pays riches du Moyen-Orient, des nombreux projets d’infrastructure et de l’apparition d’une grande classe moyenne.

L’International Financial Services London, structure basée au Royaume-Uni, estime que les capitaux islamiques ont augmenté de 35% à $951 milliards entre 2007 et 2008, même si le secteur « a fait une pause » en 2009, conséquence de l’environnement économique morose du moment.

Selon Mohammad Abu Hammour, ministre jordanien des finances, le secteur bancaire islamique a connu un taux de croissance annuel de 10 à 15 %, et il y a actuellement plus de 300 banques islamiques dans plus de 50 pays, avec des grandes concentrations remarquables en Iran, en Arabie Saoudite et en Malaisie.

La plupart de ces banques et intermédiaires financiers appartiennent à des actionnaires locaux mais des pans croissants de la sphère islamique sont de nos jours investis par des sections spécialisées des banques occidentales.

HSBC Amanah, la succursale islamique de HSBC, est une illustration de cette tendance.

Le secteur bancaire islamique est fortement rentable et l’intense intérêt des étrangers corrobore clairement le fait que ce secteur connaîtra une forte hausse une fois que les nations émergentes du monde musulman useront de leurs réserves de change colossales pour développer structurellement des secteurs-clés de leurs économies.

Néanmoins, beaucoup de questions pendantes continuent d’estropier la finance islamique et l’empêchent toujours d’excéder le 1% qu’elle détient actuellement dans le marché bancaire mondial.

La première est afférente aux besoins de couverture de risques des banques islamiques – surtout celles qui s’engagent dans des transactions pluri-monétaires – et à la création de produits financiers conformes aux préceptes religieux. Les spécialistes du secteur doivent être innovants parce que les instruments dérivés, outils importants de gestion de risques,  sont interdits par la Sharia. Les progrès sur ce point demeurent encore minimes.

En second lieu, les universitaires islamiques doivent concevoir et inculquer un corpus législatif homogène aux agents financiers pour éviter un désavantage asymétrique dans le marché. L’immensité d’une telle tâche ne peut être sous-estimée parce que l’Islam comprend de multiples écoles de pensée et les interprétations divergentes de certains préceptes religieux peuvent devenir, si l’on n’y prend garde, des pierres d’achoppement insurmontables.

L’Islam sunnite est la plus grande branche de l’Islam avec 85% des 1.5 milliard de Musulmans dans le monde bien que la variété d’écoles de pensées crée souvent une diversité des vues.

Si une banque localisée en Arabie Saoudite sunnite se trouve en désavantage législatif face à une banque iranienne régie par les préceptes de l’islam shiite ou une institution financière en Oman kharijite, alors émergeront indubitablement des déséquilibres fondamentaux sur le marché.

Troisièmement, le secteur a besoin d’harmoniser ses pratiques pour se développer. Cette uniformité est nécessaire non seulement au niveau des autorités de régulation mais  également dans les normes de comptabilité et de gestion de risques, aussi bien intérieurement (dans le monde islamique) qu’extérieurement (vis-à-vis d’autres aires financières dans le monde). Un exemple pratique sera de rechercher une conformité aux normes internationales d’information financière (IFRS) et les normes de Bâle II.

Enfin, les banques islamiques devront s’engager dans une campagne sophistiquée et ciblée de communication visant les autorités de régulation des États-Unis et de l’Union Européenne (principalement) ainsi que leurs clients potentiels dans l’hémisphère occidental. Cet effort sera nécessaire pour changer le regard de l’opinion publique sur la qualité et le positionnement de leurs produits et services, tout en effaçant les stigmates que les événements géopolitiques passés (et actuels) ont pu laisser sur la « marque islamique ».

La finance islamique expliquée par Anass PATEL

Asymétrie concurrentielle vs. Stratégie d’entreprise : les dangers d’un fossé béant

February 20, 2010 35 comments

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par Marquis Codjia

Dans le passé, les stratèges d’entreprise cherchaient à maximiser la rentabilité globale des firmes en concevant les meilleurs modes opérationnels qui contribueraient à atteindre efficacement les buts recherchés. Une telle stratégie tirait d’ordinaire profit des analogies endogènes d’un marché homogène ou d’une zone géographique, telle que la culture, le paysage législatif, l’uniformité des politiques monétaires ou fiscales, et l’affinité sociopolitique.

Ce système de similitudes était observé en Amérique du Nord entre le Canada et les Etats-Unis, en Europe de l’ouest avant l’Accord de Schengen qui préconisa une intégration économique plus élevée dans la fédération européenne, et au Japon dans son fief économique et géopolitique asiatique. Il s’était révélé très avantageux pour nombre de compagnies parce que la proximité stratégique leur permit d’avoir des coûts d’exécution plus bas et une rentabilité plus élevée.

De nos jours,  la globalisation et sa cohorte d’incertitudes rééquilibrent le paysage économique et penchent la balance stratégique dans des directions surprenantes. La globalisation force les compagnies à passer en revue leurs pratiques tactiques en raison des difficultés d’exécution inhérentes dans les environnements transculturels.

Tactique ne doit pas être confondue avec stratégie. La première traite en détail des procédés établis par la dernière afin de réaliser les objectifs définis.

La nécessité de contrôler et d’instiller un grain d’homogénéité dans le marché global a forcé les gouvernements occidentaux – principalement – à fonder des structures qui promouvraient des mesures antiprotectionnistes et une plus grande coordination législative dans les affaires internationales. L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), l’ALÉNA ou Accord de libre-échange nord-américain, et la Zone Euro sont des exemples de tels établissements ou zones.

Bien que ces organismes internationaux aient aidé à rendre le libre-échange capitaliste le dogme préféré dans les échanges globaux, ils se sont avérés inefficaces dans l’instauration d’un environnement économique commun dans lequel les sociétés peuvent opérer la même stratégie pour réaliser leurs buts à travers des zones ou des marchés géographiques.

Cet échec est dû à la kyrielle complexe d’événements qui ont lieu quotidiennement dans l’arène globale et qui contraignent les chefs d’entreprise à inclure de nouveaux facteurs dans leurs matrices stratégiques.

Une matrice stratégique indique comment une entité peut efficacement atteindre la rentabilité en juxtaposant des facteurs tels que l’emplacement du magasin, les modes opératoires, l’offre de marchandises ou de services, la politique de prix, l’ambiance dans le magasin et le service-clientèle, et les méthodes promotionnelles.

Ces nouveaux facteurs sont divers et complexes; par conséquent, une liste analytique approfondie ne pourrait être le propos de cet article. Quelques tendances émergentes se rapportent à la vente en ligne, une présence publique plus élevée, l’activisme d’actionnaire, les transactions militaires avec les fournisseurs nationaux ou étrangers, les effets de terrorisme et de guerre, et les questions de propriété intellectuelle.

Les chefs d’entreprise regroupent habituellement certaines de ces questions dans plusieurs fonctions internes : gestion de risques, relations avec le gouvernement, questions de régulation, vente, ressources humaines, etc., et les résolvent à des échelons plus élevés seulement lorsque leur énormité exige une prise de décision à haut niveau.

Cette approche est incorrecte parce qu’elle ne tient pas compte de l’origine systémique de la stratégie d’entreprise et le fait qu’elle doit inclure tous les risques et objectifs de l’organisation pour être réussie. Les menaces citées précédemment sont complexes et diverses, et elles changent habituellement les équilibres de marché en permettant, par exemple, à de petites sociétés de concurrencer des plus grands rivaux sur des marchés qu’elles n’auraient pas pu pénétrer auparavant.

C’est la raison pour laquelle je qualifie ce nouveau phénomène d’«asymétrie concurrentielle».

De nombreux articles de journaux illustrent le phénomène d’asymétrie concurrentielle dans le marché. Des marques de luxe occidentales sont de nos jours confrontées à la concurrence féroce de contrefaçons fabriquées en Chine, alors que les mammouths pharmaceutiques américains comme Pfizer et Johnson & Johnson assistent impuissamment à la métamorphose de leurs médicaments d’origine en génériques venant d’Inde. Un autre exemple est la confrontation entre l’actionnaire activiste Carl Icahn et la direction de Time Warner, lequel demandait un changement de stratégie de l’entreprise ou de la structure d’organisation (désinvestissement de segment, fusion, acquisition, etc.).

D’autres exemples incluent la plainte de Boeing auprès de la Cour des Comptes des États-Unis après avoir perdu un contrat de ventes d’armes à l’armée américaine au profit de Northrop Grumman Corp. et l’européen EADS, ou encore la bataille judiciaire durant 8 ans entre McDonald et le restaurateur malaysien McCurry au sujet de l’utilisation illégale de la marque déposée « Mc ».

Ces occurrences sont évidemment délétères pour la plupart des sociétés dans l’hémisphère occidental parce que cette rivalité asymétrique les prive des bénéfices que leurs investissements en R&D auraient dû leur procurer sur une longue période. La menace vient principalement des pays sous-développés et émergents parce que les marchés européens, américains et japonais maintenant matures n’offrent plus des perspectives maximales de croissance et jouissent d’un environnement légal qui annihile toute velléité de malfaisance en matière de propriété intellectuelle.

Les grandes compagnies ne peuvent pas sous-estimer l’importance de ces nouveaux phénomènes parce qu’elles peuvent non seulement perdre leur part de marché interne mais aussi assister à l’érosion de leurs bénéfices sur ces marchés internationaux où les taux de croissance sont plus soutenus.

Je finirai avec quelques questions de géoéconomie : comment la colère récente de Google  contre la Chine affectera la stratégie de l’entreprise étant donné que 300 millions d’utilisateurs chinois constituent une niche non négligeable? Que pourrait-on dire de sa stratégie globale en Asie? Les affaires prendront-elles le dessus sur la politique? La sortie potentielle de Google du marché chinois propulsera-t-elle son rival Baidu au premier rang chinois et mondial? Comment cela affectera la stratégie de l’entreprise pour le lancement d’autres produits dans un pays d’environ 1.3 milliard de clients potentiels? Comment ceci affectera la rentabilité globale de Google ?

Redéfinir le risque dans l’entreprise

February 16, 2010 42 comments

Une nouvelle typologie de risques décime peu à peu la rentabilité des entreprises en ces temps de crise économique. Même si ces risques pris individuellement peuvent etre gérés avec une relative efficacité, divers paradigmes de gestion de risque doivent être mis en œuvre pour limiter leur impact cumulé défavorable.

par Marquis Codjia

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Un facteur important dans la gestion des affaires de l’entreprise se situe non seulement dans les complexités de l’environnement externe et de ses impacts potentiels – délétères ou favorables – sur la rentabilité de la firme mais également dans les facteurs endogènes à l’entité. Les sociétés doivent procéder en permanence à une évaluation panoramique de tous les éléments qui font partie de leur « chaîne de qualité », à savoir l’ensemble des chaînes d’approvisionnements, des canaux de distribution et de leur parts de marché.

L’incertitude reste au cœur de toute idée d’affaire. L’aspect aléatoire est le facteur marquant de toute entreprise qui se veut à but lucratif. Les décideurs sont prompts non seulement à rechercher les meilleurs ingrédients du succès stratégique mais aussi  systémiquement dénicher les modes de fonctionnement au meilleur rapport qualité-prix qui intensifieront de manière pérenne la valeur financière et la compétitivité globale de la firme.

L’incertitude peut être considérée comme une dichotomie inhérente aux décisions quotidiennes se rapportant à l’utilité et au hasard ; en d’autres termes, l’incertitude est l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des cadres d’entreprise qui leur demande sans cesse s’ils prennent les bonnes décisions et si ces décisions engendreront les meilleurs résultats.

Avoir des bons résultats est indispensable au succès économique de la firme à court terme; cependant, prendre de bonnes décisions est incontournable pour la réussite stratégique à long terme de la plupart des sociétés parce qu’un environnement ergonomique qui stimule structurellement l’apparition des meilleures idées et des procédures les plus efficaces positionne inéluctablement ces entités pour un avantage certain dans l’équilibre concurrentiel.

Les présentes études afférentes au risque soulignent que celui-ci peut se décliner de deux manières : aléatoire et épistémique. Le risque aléatoire se rapporte à une situation de pure chance pure tandis que le risque épistémique est une situation de conflit dont la résolution dépend du seuil d’expérience du décideur et de son jugement. Le dernier risque se retrouve d’habitude dans les rapports entre agents économiques alors que le premier résulte plus de la probabilité. Par exemple, Tony Merna and Faisal F. Al-Thani (2008, page 14) ont qualifié d’aléatoire la découverte du Viagra parce que cette pilule était à l’origine prescrite pour l’angine mais se serait avérée pendant les tests cliniques comme un bon médicament contre l’impuissance sexuelle chez les hommes.

Les spécialistes du risque d’entreprise doivent concevoir continuellement un cadre structuré pour traiter systémiquement les aléas du risque à tous les niveaux du continuum stratégique, tant au niveau supérieur que subalterne. L’incertitude est une pièce maîtresse indissociable du monde des affaires; donc, le risque ne peut jamais être intégralement supprimé. Ceci rend considérablement importante la présence d’un mode opératoire sûr qui accorde une prééminence à la détection, l’analyse et la réduction de tous les risques dans l’entreprise.

Un seul cadre de gestion de risque adapté à tout type de risque

(Risk chart courtesy Astral Computing, Inc.)

L’on rencontre de nos jours divers risques dans le monde des affaires, aussi bien en interne qu’en externe, selon le secteur économique, l’état du marché et la position concurrentielle (monopole ou oligopole, monopsone ou oligopsone, ou concurrence parfaite), ainsi que la direction stratégique que les dirigeants de la firme sont disposés à opérer.

Pour nombre de chefs d’entreprise, la typologie de risque conventionnelle se décline en trois secteurs principaux qui sont quintessentiels aux processus d’affaires, à la rentabilité financière et à la viabilité monétaire: risques opérationnel, de marché et de crédit. Ces risques ont été redéfinis par les normes bancaires Bâle II bien que les préceptes de ce dernier corpus législatif peuvent être appliqués efficacement à n’importe quel secteur économique.

Le risque opérationnel se situe dans l’exécution des processus fonctionnels d’une compagnie et couvre ainsi une envergure incroyablement grande de fonctions, des processus internes aux ressources humaines en passant par les systèmes informatiques. Un exemple de risque opérationnel est le vol d’information ou le détournement de fonds.

Le risque de crédit est le risque que l’emprunteur ne rembourse pas un prêt ou une ligne de crédit pour cause de faillite ou de problèmes de solvabilité provisoires (l’épithète « risque pays » est préférée quand l’emprunteur est un pays ou une entité souveraine).

Le risque de marché est le risque de perte qui peut résulter des fluctuations des instruments financiers (cours des actions, taux d’intérêt, devises étrangères et cours des matières premières), lesquelles peuvent avoir individuellement ou collectivement un effet pécuniaire défavorable sur un investissement social ou un portefeuille de courtage.

Un autre risque – risque politique – est présent dans l’environnement externe d’une entreprise et émerge simultanément lorsque celle-ci s’engage dans la sphère internationale. Ce risque de perte financière résultant d’un changement dans le paysage politique d’un pays explique, en partie, pourquoi beaucoup de pays sous-développés reçoivent un montant réduit d’investissements directs étrangers.
Gérer de nouveaux risques

Admettre que le risque constitue le talon d’Achille de l’entreprise rend plus aisée la thèse qu’un programme efficace de gestion de risques est essentiel pour éviter des pertes d’ordre financier ou de réputation. Le département de risque doit se munir d’outils efficaces afin de détecter, analyser et atténuer ou supprimer les risques potentiels à tous les niveaux de la firme, et le risk modeling par simulation informatique s’est avéré efficace pour dessiner le « nuage de risque » de l’entreprise. Chapman et Ward (1997, page 169, anglais) identifient aussi plus en détail huit phases dans le processus de gestion de risques : définir, focaliser, identifier, structurer, s’approprier, estimer, évaluer et planifier.

Il existe à l’heure actuelle une ribambelle complexe de méthodes et de systèmes de contrôle de risques, et cette liste est corrélativement associée à l’importance de certains événements fondamentaux (élevée, moyenne, basse). Elle peut dépendre aussi de l’intervalle de confiance dans lequel certains événements peuvent être évalués (Lifson et Shaifer, 1982, page 133, anglais).

De nouveaux types de risques ont été découverts ces dernières années, même si à l’heure actuelle ceux-ci sont étrangement ignorés ou sous-estimés par les spécialistes du risque ou les universitaires. Bien que certaines de ces menaces aient été dépistées avec un relatif succès dernièrement, leur augmentation stratosphérique dans la dernière décennie et le ravage financier qui en découle les ont catapultées dans la catégorie « haut risque ».

Ces risques sont : activisme d’actionnaire, risque de réputation, risque de régulation.

Tony Merna et Faisal F. Al-Thani (anglais) démontrent que l’univers entier des risques peut être divisé en 3 sections : risques connus, risques inconnus, et les « inconnus inconnus ». Cette dernière catégorie est d’importance capitale dans l’analyse courante parce qu’elle regroupe les nouvelles menaces précitées.

L’activisme d’actionnaire, autrefois épiphénomène, s’est transformé récemment en une activité plus fréquente et potentiellement délétère dans le paysage économique. Naturellement, la nocivité ici se mesure du point de vue d’un dirigeant de société dont les programmes d’action peuvent être potentiellement défaits par les activistes extérieurs.

Ce type d’activisme utilise les capitaux investis dans la société pour faire pression sur sa gestion et pour atteindre les buts et les stratégies propres  aux actionnaires activistes. Bien que la création de valeur soit un crédo important pour les chefs d’entreprise, les activistes ne poursuivent pas nécessairement une communauté d’intérêts avec d’autres actionnaires ou dirigeants sociaux. La dichotomie surgit parce que le premier groupe poursuit  d’habitude des objectifs pécuniaires à court terme alors que le dernier groupe vise des buts stratégiques à plus long terme qui augmenteront la part de marché et le statut concurrentiel de la firme.

Un facteur qui augmente le risque d’activisme est l’observation économique qui montre qu’’il est relativement bon marché, du point de vue de l’investisseur, de lancer une campagne fructueuse avec peu de moyens (entre 5 et 10 % de participation) – comparée à d’autres entreprises plus coûteuses de restructuration dans la sphère économique. Dans la pratique, l’activisme d’actionnaire peut se décliner en plusieurs formes: batailles judiciaires, campagnes de publicité, résolutions d’actionnaires, litiges, et négociations avec les dirigeants.

Carl Icahn et T. Boone Pickens, milliardaires américains, se sont montrés experts dans l’art de provoquer un changement au sein des sociétés-cibles et ont amassé des profits gargantuesques une fois que la fusion, l’acquisition,  ou le changement désiré est accompli(e). M. Icahn a utilisé son excellent sens des affaires, sa pensée stratégique et son chéquier énorme pour créer Le rapport d’Icahn, (anglais) une ressource pédagogique efficace pour promouvoir ses vues sur le gouvernement et les sujets économiques.

Du point de vue de l’entreprise, les risques de cette catégorie peuvent être extrêmement préjudiciables parce qu’un chamboulement dans le conseil d’administration ou une prise de contrôle abrupte peut, sans l’ombre d’un doute, dérailler les buts à moyen et long terme des dirigeants, ce qui en retour peut affecter la rentabilité et la part de marché de la firme à cause des millions de dollars en procès et en campagnes de relations publiques.

Le risque de réputation surgit quand des événements défavorables affectent la marque, l’image sociale et la part de marché d’une entreprise commerciale en raison d’actions entreprises par les médias, les employés, la direction, et les structures gouvernementales ou les autorités de tutelle (le dernier groupe est la source du risque de régulation).

Les dirigeants de société doivent traiter les risques mentionnés ci-dessus  différemment des risques ordinaires à cause de leur intense asymétrie (coûts minimes mais dommages financiers importants). Il est clair qu’ils doivent appliquer les préceptes du meilleur dogme des pratiques de gestion de risque: valeur actuelle, états financiers, retour sur investissement mais aussi options et code de gouvernement (Damodaran 2006 anglais).

En plus d’une solide infrastructure informatique visant la réduction des risques, les entreprises  doivent créer un nouveau poste consolidé, fonctionnant sous l’égide du Chief Risk Officer pour traiter synergiquement des zones d’incertitude. Ce rôle doit avoir la responsabilité globale du développement et de l’exécution d’un cadre détaillé de gestion des risques et pourra conseiller les directeurs sur des meilleures pratiques de gouvernance. La future rentabilité de l’entreprise en dépend.

DOSSIER SPÉCIAL – L’art de l’espionnage économique : pourquoi la Chine écrase la suprématie globale de l’Amérique

February 7, 2010 38 comments

Les conflits dans la sphère numérique constituent de  nos jours un domaine important de planification stratégique où des nouveaux colosses militaires utilisent des armes de combat asymétriques pour contrecarrer ou estropier la capacité des puissances établies. Cet article explore l’investissement informatique massif de la Chine au regard de ses relations géopolitiques avec les États-Unis.

par Marquis Codjia

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Les spécialistes d’historiographie moderne ont longtemps fait remarquer qu’un segment essentiel dans l’étude de l’évolution humaine est inextricablement lié à la compréhension basique que les sociétés passent à travers le prisme cyclique de la création, du progrès et du déclin. Une telle fréquence dans l’évolution sociale n’est pas simplement une conséquence des facteurs endogènes ; elle résulte également de l’impact de l’environnement externe, qu’il soit proche – groupes voisins rivalisant pour les mêmes ressources –  ou éloigné – en tant que partie d’un grand espace géographique.

L’histoire nous enseigne une autre vérité fondamentale, principalement dévoilée dans les sciences sociales : les hommes sont, par essence, enclins à croire au danger de l’inconnu, la crainte que l’incertitude – lorsqu’elle est présente dans la vie – apporte un niveau intolérable de complexité dans la gestion des activités quotidiennes. Les économistes, et en général les sociologues, attribuent le mot « risque » à cette anxiété.

Nous côtoyons le risque au quotidien. De la naissance à la mort en passant par l’épisode terrestre appelé vie, les hommes entretiennent un rapport sophistiqué avec le risque et l’utilisent comme un catalyseur puissant pour promouvoir leurs intérêts. Nous appréhendons l’inconnu pas simplement en termes temporels – par exemple : que sera demain? – mais également en termes plus pratiques et plus présents, c’est-à-dire, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui?

En évaluant la rectitude de nos décisions journalières, l’analyse de l’environnement dans lequel nous vivons prend une importance critique. Là émerge alors la nécessité de savoir, comprendre et agir sur une variété d’inconnues qui composent notre réalité écosystémique. Les voisins font partie de cette réalité.

L’observation incontestable que les humains sont des `animaux sociables‘ implique une vie humaine communautaire, ce qui en retour présuppose un partage des intérêts, des destins et de la géographie. Nous partageons nos vies avec des voisins, d’autres humains que nous ne connaissons pas fondamentalement et que nous croyons différents de nous. Les voisins, en philosophie continentale, sont ‘autrui’ par opposition à `soi’. Les voisins sont différents, et par conséquent, ils doivent être dangereux à notre existence même, d’où la citation «l’enfer c’est les autres » (Jean-Paul Sartre).

En conséquence, notre désir de connaître `autrui’ et ce qu’il entreprend nous force à être constamment en mode de questionnement: ergo, nous recourons à l’espionnage. L’espionnage est enraciné dans des instincts humains de base, du berceau à la tombe. D’abord, nous imitons nos parents, puis nos connaissances et plus tard nos voisins. Dans cette quête de connaissance, les humains s’espionnent résolument dans une course effrénée au pouvoir. Une fois qu’ils déterminent avec un degré de confort raisonnable la force du voisin, la tendance accablante est d’égaler cette dernière, de la surpasser, de l’annihiler, ou de la maintenir à un niveau politiquement acceptable, ou d’employer une combinaison de toutes ces options si le continuum socio-historique des événements l’exige.

Sans aucun doute, la nécessité de contrôler la situation militaire et économique des voisins est le dogme quintessentiel, quoique dissimulé, de la géopolitique moderne. Les différences doctrinales peuvent abonder, mais une analyse studieuse des événements contemporains démontre clairement que les guerres et autres crises humaines se sont historiquement avérées de bons stratagèmes pour rééquilibrer l’état des forces en présence dans le voisinage, ou plus précisément, dans les zones géographiques. Les crises, les faits l’ont montré, promeuvent l’innovation et la qualité de vie.

L’espionnage n’est pas une discipline récente de la science politique. Il a été un élément caractéristique de l’histoire humaine pendant les 2.000 dernières années et bien avant. Au cours de l’histoire, les nations ont connu des épisodes d’apogée et de déclin grâce à leur capacité à réunir des renseignements sur leurs rivaux et à utiliser ce corpus de connaissance pour acquérir un avantage concurrentiel.

L’histoire suggère également que les sociétés qui sont réticentes à enquêter sur leur environnement externe, et par conséquent, ont un nombre sensiblement inférieur d’interactions exogènes – qu’elles soient cordiales ou belliqueuses – avec d’autres groupes humains ont connu un affaiblissement avec le temps.  La fréquence élevée des guerres entre les nations du Vieux Continent explique la supériorité relative que l’Europe a exercée, par exemple, sur les  Amérindiens et les Africains dans les siècles passés, d’abord par le biais de l’esclavage et ensuite la colonisation.

L’espionnage est ancré dans la vie moderne

Après deux guerres mondiales atroces, d’innombrables conflits de taille moyenne et une dogmatique guerre froide entre le capitalisme et le communisme, les dirigeants politiques et militaires semblent avoir finalement mesuré l’idiotie des conflits mortels à portée  planétaire. La notion de `détente‘, c’est-à-dire, le réchauffement des rapports inter-états dans la phraséologie politique, donne aux nations l’assurance imaginaire qu’elles peuvent toutes coexister pacifiquement et un conflit important est susceptible d’etre prévenu si une grande coopération entre les sociétés anéantit les velléités belliqueuses.

Accepter qu’il existe une détente permanente dans le paysage géopolitique courant est une illusion optique parce que cela va à l’encontre du désir humain de constamment surveiller le voisin dans le but de le connaître ou le dominer, sinon l’annihiler. Ceci peut être très facilement illustré dans les cas où des espions sont interpellés sur des territoires prétendument amicaux. Prenez l’exemple des agents israéliens du Mossad arrêtés aux Etats-Unis pour cause d’espionnage.

Le b.a.-ba  de l’espionnage d’état moderne  se situe dans un mécanisme sophistiqué et complexe que toutes les nations, et singulièrement les superpuissances globales, ont inventé pour effectuer la collecte de données et mettre en œuvre des activités de surveillance en temps de paix. Les ambassades, avec leurs bureaucraties massives, leurs technocrates spécialisés et leur inviolabilité diplomatique, sont prépondérantes dans ce mécanisme. Elles sont essentielles dans le suivi de la dynamique sociale du pays d’accueil et en retour envoient des rapports à leurs gouvernements respectifs. En clair, une ambassade est, de jure, un étranger devenu voisin.

Ensuite viennent les organismes supranationaux qui peuplent la sphère politique, sociale et économique globale. Leurs représentations locales et les études périodiquement commanditées peuvent également servir des objectifs d’espionnage. Enfin, les agences d’aide et les soi-disant « organismes humanitaires » sont incontournables dans le dispositif de suivi des progrès socio-économiques des soi-disant « pays sous-développés ». Ce n’est pas un hasard que les grands pays de la sphère développée n’acceptent pas d’habitude des programmes d’aide provenant de leurs riches alliés à moins que des circonstances douloureuses extraordinaires démontrent qu’un tel refus serait politiquement intolérable.

Nombre d’études stratégiques et d’articles dans la littérature économique moderne comportent des sujets se rapportant au Japon, et à un degré moindre, à la capacité des dragons d’Asie d’user de l’espionnage économique à la fin de la deuxième guerre mondiale pour surpasser des puissances concurrentielles telles que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. La nécessité de suivre et de contrôler la reconstruction économique du continent, et l’effroi d’une dominance éventuelle de la Russie communiste, a également mené les Etats-Unis à mettre en application le Plan Marshall en Europe de 1948 à 1952.

L’espionnage sert plus les firmes privées que les armées

Un mythe notable de nos jours est que l’espionnage demeure principalement la chasse gardée des stratèges militaires et des armées nationales. Les preuves émanant des publications économiques de premier plan, des études gouvernementales, et des rapports universitaires poussés ont clairement expliqué le rapport de causalité entre la rentabilité économique et l’existence d’un dispositif d’espionnage efficace. Autrement dit, les gouvernements, en temps de guerre ou de paix, tendent toujours à transférer les renseignements collectés à leur tissu industriel national.

En conséquence, le complexe militaro-industriel bénéficie considérablement du renseignement et les prérogatives qui en découlent sont alors disséminées dans d’autres secteurs du tissu économique. Par exemple, il serait assez compréhensible qu’une société comme Boeing, dont une partie substantielle du chiffre d’affaires provient des contrats gouvernementaux et de la vente d’avions militaires, soit plus informée de certaines activités névralgiques du renseignement américain qu’un mammouth financier comme Citibank.

Nonobstant, les entreprises ont profité également de leur influence économique gargantuesque pour s’investir dans des activités de collecte d’information réussies. La pléthore d’outils disponibles de nos jours aux dirigeants d’entreprises est étonnamment  sophistiquée et efficace. Même si elle n’est pas exhaustive, une bonne analyse de tels outils doit plancher sur leur source et leur degré d’interconnexion macro-économique.

D’une part, les mécanismes externes permettent aux entreprises de recueillir au niveau macro-économique des données sur les concurrents et d’ourdir des stratagèmes visant à contrecarrer ces rivaux, augmenter leur propre part de marché, ou les deux. Lorsqu’elles partagent une communauté d’intérêts dans un marché donné ou sont dans une situation oligopolistique, les firmes sont plus enclines à unir leurs efforts si, évidemment, le rapport de risque-profit d’un investissement en solo n’est pas immensément supérieur à celui d’une participation en groupe. La collusion tacite, c’est-à-dire le cas où deux sociétés acceptent d’adopter une certaine stratégie sans le dire explicitement, est une parfaite illustration du partage de renseignement économique.

En pratique, les sociétés interviennent dans l’espionnage économique par le truchement des sections économiques des ambassades, des chambres de commerce, des groupes de pression, des associations professionnelles, des études détaillées de consultants, et des subventions accordées aux instituts de recherche. Concurremment, elles se protègent  contre les risques de perte imputables à des fuites de données en soutenant massivement la législation afférente à la protection de la propriété intellectuelle.

D’autre part, une approche interne sophistiquée permet aux compagnies de rester à la pointe des dernières innovations dans leur secteur d’activité. En premier lieu, elles embauchent dans leurs conseils d’administration ou à des postes supérieurs des anciens hauts fonctionnaires de l’état et des hauts gradés militaires qui ont accumulé des expériences uniques lors de leurs mandats professionnels.

Ce modus operandi est immensément salutaire pour l’entreprise qui recrute parce qu’un ancien ministre, un ancien membre du Congrès ou un général quatre étoiles, peut posséder une profondeur d’expérience et une connaissance des sujets passés, présents et futurs qui est considérablement plus valable que des rapports d’experts externes.

En second lieu, les départements de renseignement économique et les commissions gouvernementales accomplissent également des fonctions de recueil d’information par le biais de la recherche, des groupes de pression et des corporations industrielles.

Cyber-guerre, la nouvelle guerre froide

À l’heure où la planète devient technologiquement plus interconnectée, de nouveaux outils et modes opératoires  deviennent accessibles aux gouvernements et aux intérêts privés dans leur collecte de renseignements. Ces outils et procédures sont une combinaison complexe de vieilles et de nouvelles procédures qui pénètrent simultanément les fondements militaires, économiques et sociaux des pays en vue d’en extirper des données précieuses.

Les experts en défense qualifient d’« armes cybernétiques » ces nouveaux outils de conflit asymétriques. En raison des nombreuses ramifications qu’il présente et la double tâche (attaque et défense) qu’il peut accomplir lorsqu’il est ordonnancé d’une certaine manière, j’appelle ce groupe d’armes « appareil de cyber-guerre moderne » (en anglais, Modern Cyber-warfare Gear ou « MOCYG »)

MOCYG, à l’heure actuelle, se réfère à l’utilisation offensive de diverses techniques pour écloper l’infrastructure d’un pays, perturber ses systèmes militaires et financiers dans le but d’amoindrir sa défense et l’intégrité de sa base de données économiques, ou d’accomplir d’autres objectifs nuisibles basés sur les motivations et la stratégie de l’attaquant. Les spécialistes en sécurité et les chercheurs militaires ont classé ces techniques en 5 groupes principaux : intrusion informatique, tactiques virales par Internet, attaque de réseaux et logiciels informatiques, piratage et espionnage.

La puissance singulière de la cybercriminalité se situe dans sa nature apatride, le fait qu’elle peut être économiquement contrôlée et déployée, et les amples dégâts qu’elle peut exercer. Etant donné le vide juridique créé par les techniques cybernétiques, nombre de nations se précipitent pour légiférer en la matière de sorte à poursuivre les contrevenants, quoique les criminologues estiment que de telles entreprises législatives s’avèrent en grande partie inefficaces à l’heure actuelle.

Un cas de cybercriminalité notoire s’est produit en Estonie en 2007 où plus d’1 million d’ordinateurs, basés prétendument sur des serveurs russes, ont été utilisés pour bloquer  simultanément des sites internet du gouvernement, des entreprises et des médias avec un mode opératoire digne d’une tactique militaire. Cette attaque a fini par coûter des dizaines de millions de dollars EU aux autorités de Tallinn.

La Chine, un cyber-géant en gestation

Les tendances socio-économiques haussières en République Populaire de Chine sont bien connues dans le monde entier et couvertes à l’envi dans les médias occidentaux. Il en est de même pour l’intérêt spécial que les autorités chinoises accordent à la démocratie et aux droits de l’homme ainsi que leur souhait manifeste de jouer un plus grand rôle géopolitique dans des affaires planétaires.  Cependant, la douce révolution qui se passe dans le pays de Mao Zedong trouve ses racines dans les investissements éducatifs massifs qui catapulteront la Chine dans la ligue des géants technologiques, tout près des États-Unis et du Japon. Vu la vastitude de telles dépenses académiques, les autorités chinoises doivent croire qu’un avantage concurrentiel important peut être acquis dans le domaine technologique et un tel avantage peut être converti ou transféré dans d’autres secteurs d’une économie en pleine expansion.

Les sinologues occidentaux de premier plan et autres spécialistes surveillent étroitement ces évolutions académiques parce qu’ils comprennent l’argument de base que la future dynamique géopolitique sera inextricablement liée à la capacité des Chinois à utiliser l’outil technologique pour amorcer leur éventuelle « pénétration globale ».

Cette tactique est futée parce que, pendant qu’elle forme ses futurs ingénieurs dans des institutions prestigieuses comme l’Université des Sciences et Technologies de Hefei, l’Institut de Technologie de Harbin, l’Université de Pékin et l’Université de Tsinghua, la Chine revêt parallèlement d’un voile secret ses systèmes informatiques et sa cyber-infrastructure. Le pays est peut-être connu aujourd’hui pour ses violations notoires de propriété intellectuelle, mais il se prépare discrètement pour la supériorité technologique future que ses aspirations expansionnistes peuvent exiger.

La Chine étudie également à l’heure actuelle les moyens dont elle dispose pour discerner les outils de synergie dernier cri qui peuvent servir dans ses services gouvernementaux en attendant qu’elle amorce son « économie de la connaissance ». Les autorités accordent une importance capitale à cet effort de coordination parce que celui-ci ajoute un autre niveau de centralisation à une structure étatique établie autour du dogme du pouvoir consolidé.

Plus spécifiquement, les dirigeants communistes ont rassemblé d’éminents experts de  technologie et des domaines auxiliaires pour édifier synergiquement la future cyber-infrastructure qui marquera solidement l’entrée de la Chine dans le paysage numérique. Cette tâche est colossale, et l’immensité de ses implications exclut évidemment une granularité dans l’analyse. Plusieurs centaines de milliers d’ingénieurs informaticiens, regroupés dans des commissions ad-hoc, des cercles de réflexion et des centres  stratégiques, constituent l’épine dorsale de cette armée numérique émergente.

Ils fonctionnent sous l’égide de brillants spécialistes dont le patriotisme et l’expertise sont inégalés à un tel niveau de pouvoir; ce groupe inclut Liang Guanglie, Wan Gang et Li Yizhong. Le premier est le ministre actuel de la défense qui agit de concert avec l’Armée Populaire de Libération et la Commission Militaire Centrale pour contrôler la plus grande armée au monde (ca. 3 millions d’individus) et surveiller son évolution stratégique.

Le second est à la tête du Ministère de la Technologie et des Sciences et est expert en ingénierie mécanique. Le troisième est le ministre de la Technologie, de l’Industrie et de l’Information, une position importante pour le développement des systèmes informatiques du pays.

Investissements informatiques minorés aux États-Unis

Armée de ce superbe appareil de cyber-sécurité, la Chine semble gagner la guerre cybernétique globale en cours ou est en passe d’y acquérir une position dominante significative. D’une certaine manière, le pays n’est pas une superpuissance naissante comme les analystes et les spécialistes en science sociale occidentaux voudraient la qualifier. Il est déjà une superpuissance, dans l’acception la plus étendue du terme.

Le terme de « superpuissance naissante » est actuellement préféré dans la littérature universitaire et économique et aussi bien dans le jargon médiatique parce qu’il est plus politiquement agréable aux sensibilités de l’élite et à d’autres classes citoyennes dans les économies traditionnellement influentes (G8) qui craignent les implications psychologiques et sociales d’un accueil de nouveaux colosses dans le club huppé des puissants.

Les experts en sécurité et les hauts cadres militaires aux Etats-Unis s’inquiètent  incontestablement du manque d’investissement informatique de l’Amérique comparativement à la Chine et n’hésitent pas à mettre en exergue les conséquences géopolitiques d’un tel déficit. Ils notent que les innombrables cyber-attaques chinoises et russes constituent les signes avant-coureurs de la « nouvelle guerre froide » du 21ème siècle qu’est la guerre cybernétique.

Il est clair que beaucoup d’attaques cybercriminelles provenant de l’étranger ont ciblé les dispositifs militaires, les complexes électriques, et l’infrastructure financière des pays industrialisés ces dernières années. Pourtant les gouvernements et les forces armées ont à l’heure actuelle une capacité limitée de détecter ou d’infiltrer l’arsenal de l’attaquant, de le contrecarrer, ou d’empêcher de futurs assauts.

Les fonctionnaires du Pentagone et les chefs de file du secteur privé comprennent la menace mais croient que son intensité et sa gravité sont exagérées. Cependant, des statistiques bien fondées de la Cour des Comptes, du Congrès, et des études universitaires indiquent clairement que la locomotive du monde n’a pas montré jusqu’ici la volonté politique nécessaire pour résorber le gouffre numérique dans son infrastructure de cyber-sécurité.

À dire vrai, les politiciens de Washington, les stratèges du Pentagone, et le monde du renseignement  dans son ensemble ont longtemps connu, et compris, la nature de la menace. Cependant, une série d’événements géopolitiques les a forcés à transférer certains sujets dans les calendes grecques budgétaires au crédit des questions de sécurité nationale plus pressantes et facilement décelables pour les électeurs (par exemple : attentats terroristes).

Quelques facteurs expliquent l’incapacité, ou la léthargie budgétaire, de Washington à confronter la menace cybernétique. Primo, il y a le confort géostratégique découlant de la chute de l’Union Soviétique communiste et de l’inertie qu’un unipolarisme global crée habituellement.

Secundo, le dispositif militaire de l’Amérique est actuellement « distrait » par deux guerres et une foule de missions sécuritaires relativement mineures dans le monde. À celles-ci s’ajoute la fameuse « guerre contre la terreur » qui a mobilisé depuis 2001 des ressources colossales pour contrecarrer de nouvelles attaques internes.

« Interne », tel qu’employé ici, indique une zone géographique incroyablement immense parce qu’il regroupe la superficie des États-Unis, ses territoires annexes d’outre-mer, ses missions diplomatiques, ses bases militaires, les organismes transnationaux où l’Amérique détient des intérêts stratégiques significatifs (par exemple : quartier général et bases militaires de l’OTAN), et les innombrables structures humanitaires et religieuses dans le monde.

Tertio, la diversité et l’importance des questions pendantes forcent le gouvernement américain et les dirigeants du Congrès à prioriser leurs efforts budgétaires. La lassitude économique présente empêche une lutte sérieuse contre le désinvestissement en matière informatique parce que le pays est limité au plan pécuniaire et ne peut continuer à imprimer des billets (risque d’inflation ou de dévaluation de la monnaie) ou emprunter à … la Chine.

Un dispositif de protection cybernétique graduellement solide

Malgré la torpeur socio-économique ambiante, l’administration Obama a montré ces 6 derniers mois un fort niveau d’engagement dans la protection de l’actif informatique du pays. Le président américain a nommé fin décembre Howard Schmidt, un spécialiste de sécurité informatique renommé et un ancien directeur de sécurité de Microsoft, en tant que coordonnateur de cyber-sécurité de la Maison Blanche. D’autres nominations de haut niveau ont suivi dans les rangs de l’armée et dans d’autres ministères et organismes gouvernementaux de premier plan tels que les ministères de l’intérieur, de l’économie et des finances, le FBI et la CIA.

Ces efforts semblent être coordonnés et atteignent efficacement leurs buts, de la création d’une grande unité de lutte cybernétique au Pentagone à l’embauche massive d’ingénieurs informaticiens et spécialistes en cyber-sécurité à la CIA et au FBI. Au plan international, la coopération entre alliés est également à l’ordre du jour; les agences d’espionnage états-uniennes sont ainsi en partenariat direct avec leurs homologues  étrangers comme  le MI5 et MI6 de la Grande-Bretagne, le Mossad d’Israël, le Bundesnachrichtendienst (Service de renseignements fédéral, BND) et la Militärischer Abschirmdienst de l’Allemagne (Agence militaire de contre-renseignement, MAD) pour contrecarrer les nouvelles menaces.

Les intérêts privés sont également en phase de préparation. Les entreprises investissent massivement dans leur infrastructure, améliorent les réseaux informatiques, et travaillent en tandem avec des organismes gouvernementaux. Elles accordent également des subventions à des cercles de réflexion et au milieu universitaire pour appuyer leurs démarches.

Cette combinaison d’efforts doit être couronnée de succès parce qu’une absence d’efficacité dans les initiatives de cyber-guerre peut être « fatale » à la suprématie globale de Washington. À en juger par la nuisibilité des attaques cybercriminelles qui ont fait fléchir l’Estonie en 2007, l’hyperbole ne doit pas être écartée dans ce sujet.

Les dernières estimations placent le PIB nominal des États-Unis à presque 3 fois celui de la Chine (14.500 milliards contre $4.500 milliards de dollars EU), mais le taux de croissance important de ce dernier contribue à combler ce gouffre graduellement. Ainsi, beaucoup de prévisionnistes supposent que cela prendra à Pékin quelques décennies pour égaler les performances économiques et le niveau de développement de l’Amérique.

Cela dit, dans l’hypothèse d’une guerre cybernétique entre les deux pays, une Chine plus forte aurait simplement besoin d’amoindrir considérablement la productivité économique des États-Unis, et donc son PIB, pour clamer la victoire et surpasser financièrement son rival. En l’absence de systèmes de sécurité efficaces, la Chine, ou n’importe quel autre ennemi, aurait seulement besoin d’investir les artères essentielles du complexe militaro-industriel des États-Unis : les complexes électriques, les systèmes de transactions financières,  le système central de la Réserve Fédérale, les réseaux informatiques de l’armée américaine, du Congrès et de la Maison Blanche, etc. Il serait facile d’imaginer qu’une coupure d’électricité, par exemple, pourrait entraîner des dommages énormes aux secteurs du transport, de la finance et des infrastructures militaires d’un pays.

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Au revoir Copenhague, bonjour Haïti!

January 20, 2010 8 comments

L’aide humanitaire considérable qui a inondé Haïti au lendemain du cataclysme sismique témoigne d’une vigueur de la solidarité planétaire. Même si les montants promis à court terme seront sûrement décaissés, les expériences passées suggèrent qu’il n’en sera pas de même pour les fonds ultérieurs, sauf si les autorités haïtiennes sont proactives.

par Marquis Codjia
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L’un des cirques médiatiques de l’année 2009 fut le sommet de l’ONU sur le climat de Copenhague, ou COP-15, qui regroupa dans la métropole danoise une pléthore de dirigeants politiques, de militants sociaux, de financiers, et l’habituelle cohorte de lobbyistes chèrement rétribués. Même si la montagne a accouché d’une souris, comme s’y attendaient tous les participants, le fait marquant de la réunion demeure la rixe à laquelle se sont livrés les États-Unis et la Chine.

L’antagonisme ne se limita guère aux deux superpuissances ; il s’invita aussi dans les relations nord-sud, mettant à l’épreuve la légendaire courtoisie de la France et de l’Allemagne face au manque de volonté politique des Indiens et des Brésiliens, et le groupe des dirigeants africains – d’ordinaire ignoré lors des grandes rencontres internationales – qui dénonçait les multiples fausses promesses financières des occidentaux.

Abstraction faite des millions de dollars EU décaissés, de la baisse temporaire du taux de chômage local dû à l’embauche de commentateurs de medias et  « spécialistes du climat », de l’essor économique éphémère des entreprises danoises, et du bien-être général des politiciens et des militants écolos, le sommet produisît ce que tout le monde – excepté les idéalistes férus – espérait : un échec.

Un échec cinglant que tous les analystes politiques virent venir, vu les diverses haches de guerre que les participants du sommet COP-15 brandirent à un mois du forum, à telle enseigne que l’on s’imaginerait dans une procédure de divorce.

Maintenant que l’aile progressiste du parti démocrate a cerné les limites du pouvoir de Barack Obama, l’agent du changement, dans certains dossiers de politique extérieure, et concomitamment, la puissance structurelle solide que les groupes de pression et autres cercles financiers projettent lorsque certains équilibres systémiques fondamentaux sont menacés, le leader américain a besoin d’une nouvelle donne pour rehausser son aloi auprès des Démocrates et des Indépendants.

L’urgence d’une telle initiative ne peut etre mésestimée ou traitée à la légère par les stratèges démocrates, notamment au lendemain d’une victoire inattendue du républicain Scott Brown aux élections sénatoriales de l’état du Massachussetts, bastion politique inexpugnable du feu sénateur Edward Kennedy depuis 40 ans.

Ce bouleversement électoral, tout en réorganisant le paysage politique, peut clouer au pilori, ou du moins perturber, les points-charnières du programme du président, y compris les réformes des secteurs sanitaire et financier, la relance économique, les initiatives en matière d’éducation, et le dénouement fructueux des conflits en Afghanistan et en Irak.

Etant donné la célérité de la réaction américaine et la vastitude des moyens déployés – diplomatiques, militaires, logistiques, et humanitaires – en Haïti la semaine dernière, Barack Obama et ses conseillers semblent voir l’épisode sismique dans ce territoire dévasté comme cette nouvelle donne, leur « instant eurêka ».

Le leader du monde libre n’évalue pas que les avantages électoraux d’une intervention rapide ; dans ce cas-ci, il tient pour vrai l’idéal du leadership moral de l’Amérique et sa capacité à venir en aide à des pays sinistrés partout où elle le pourra.

Les diatribes partisanes et sociopolitiques houleuses de 2009 ont sérieusement entamé le capital politique naguère stratosphérique d’Obama, et il va s’en dire que ces efforts altruistes vont contribuer à ramener à des niveaux raisonnables la côte de popularité du président américain.

Ce regain d’opinions favorables est dû, en grande partie, au fort soutien des communautés haïtienne (1 million de membres) et caribéenne aux États-Unis, l’approbation du peuple américain pour toute aide humanitaire dans les contrées sinistrées, le besoin d’éviter à tout prix un autre scénario cauchemardesque genre ouragan Katrina, et enfin, l’opportunité pour Obama de mériter réellement son Prix Nobel de la Paix 2009. Surtout que ce dernier lui fut décerné à titre d’encouragement, comme une sorte « d’appel à l’action ».

Nonobstant, l’engagement marqué de Washington pour amenuiser les répercussions du séisme en Haïti est nivelé par un engouement équivalent de la part d’autres acteurs internationaux.

L’ère d’un monde unipolaire dominé par le capitalisme américain, où seuls les États-Unis avaient l’apanage de débits financiers faramineux, est révolue. Requinqués par des réserves de change colossales et des totaux de bilans devenus gargantuesques grâce à des rentrées de devises en export et des taux de croissance soutenus, ces nouveaux géants font sciemment fi d’une économie américaine anémiée pour raffermir leur présence sur la scène mondiale.

Les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) font partie d’office de cette constellation, en tandem avec d’autres cyclopes de la sphère économique émergente comme l’Afrique du Sud, l’Indonésie, et le Mexique.

Les donateurs occidentaux traditionnellement magnanimes comme l’Union Européenne, le Canada, et le Japon, sont de nos jours pécuniairement phagocytés après deux ans d’aides exorbitantes à leurs secteurs bancaire et industriel. Ergo, ils préconisent des mesures d’aide financière prudentes, préférant débourser les sommes éventuelles par le truchement d’institutions financières internationales (ex : Banque Mondiale, FMI).

L’ironie, ou plutôt, la mélancolie dans cet imbroglio caritatif est que, in fine, l’on peut craindre que les sommes promises, ainsi que le tapage médiatique et les discours politiques y afférents, ne soient qu’un effet d’annonce, la suite logique d’une campagne publicitaire.

Des paramètres distincts se réunissent encore pour produire un autre cirque médiatique rassemblant une kyrielle de tragédiens, petits ou grands, qui convoitent tous le rang de « plus grand donateur » dans le subconscient collectif planétaire, sans en réellement payer le juste tribut.

En d’autres termes, les expériences passées et la simple observation qu’Haïti ne représente qu’un minuscule acteur géoéconomique – si tant est qu’il en est un –suggèrent que les chances sont en faveur d’une inertie internationale une fois que les journalistes et la société civile braqueront leurs regards émotionnels vers d’autres objectifs, à cause, soit d’une lassitude de l’actualité, soit de l’éruption d’une autre crise ou tragédie, qu’elle soit d’origine humaine ou écosystémique.

A coup sûr, les besoins vitaux des Haïtiens à court terme seront assouvis ; par contre, d’énormes nuages d’incertitude recouvrent le décaissement des fonds promis à moyen et long termes. Hélas, le propos ici ne porte plus sur la survie de l’écosystème, qui peut être, soit dit en passant, un débat plus captivant pour des occidentaux aux estomacs repus ; il s’agit ici de sauver des millions de vies humaines et l’existence politique d’un état-nation.

Dans l’hypothèse où ces prédictions s’avéreraient erronées, autrement dit, si tous les montants promis sont effectivement débloqués, et par la suite, gérés avec des normes de gouvernance strictes, Haïti pourra sortir alors de son marasme et se transformer en un état économiquement viable, socialement stable et politiquement indépendant. Un nouveau plan Marshall pour le pays en quelque sorte ; mais, tout ceci n’est que conjectures.

L’aide internationale qui se pointe à l’heure actuelle vers les zones ravagées peut se repartir en deux sections : matérielle et monétaire. La première regroupe tout l’appareillage logistique, militaire, médical et humanitaire nécessaire pour des missions de sauvetage primaire ; elle est aussi connexe aux forces militaires et de maintien de l’ordre que beaucoup de pays, au premier rang desquels se trouvent les États-Unis et les Nations Unies, ont déployées.

Quoique difficilement chiffrables, ces missions sont cruciales pour sauver les blessés, maintenir la paix sociale, éviter les pillages d’échoppes, et sauvegarder le tissu politique du pays, ou du moins ce qu’il en reste. Elles servent également à établir une infrastructure médicale temporaire pour parer aux pandémies, à fournir aux populations des vivres et de l’eau potable, et à restaurer les échanges internationaux.

Enfin, et tout aussi important, ces initiatives existent pour rasséréner les 25 dirigeants de l’A.E.C. (Association des Etats Caribéens), surtout en République Dominicaine limitrophe, qui craignent qu’un chaos social en Haïti ne se métamorphose en branle-bas régional, à cause de l’exode des réfugiés et de l’instabilité sociétale qui s’en suivra, scenario éminemment délétère pour ces économies dépendantes du tourisme.

L’assistance monétaire allouée aux Haïtiens, de par sa nature même, peut faire (en théorie) l’objet d’un chiffrage correct. Elle provient de 4 sources, le plus souvent interconnectées : gouvernements, structures caritatives, donateurs privés, et institutions supranationales.

Plus d’une semaine après le désastre, une profusion d’articles de presse continuent de relater cette aide financière, et l’on peut espérer que cette munificence continuera pour un certain temps.

Une étude récente de l’Associated Press estimait que l’aide gouvernementale destinée aux survivants du séisme haïtien s’élève à 1 milliard de dollars EU, dont plus de la moitié (575 millions de dollars EU) provenant des 27 pays de l’Union Européenne.

Des donateurs privés, partout dans le monde, mettent sans cesse la main à la poche, sous l’égide des initiatives de célébrités, des organisations humanitaires, des émissions de téléthon, et des campagnes sur internet.

Les Américains, nonobstant la précarité de leur réalité économique, ont déjà contribué 200 millions de dollars EU, pendant que les Allemands et les Néerlandais ont concouru à hauteur de 25 millions et 41 millions, respectivement.

Quant aux institutions de Bretton Woods, elles ont aussi apporté leurs contributions à la reconstruction d’Haïti. Le chef du FMI, Dominique Strauss-Kahn, a déjà promis 100 millions de dollars EU, pendant que la Banque Mondiale a suspendu, pendant 5 ans, le remboursement de ses prêts estimés à 38 millions par an.

A l’heure actuelle, le montant total des diverses sommes promises s’élève à environ 1,5 milliard de dollars EU, et l’on peut raisonnablement projeter que les diverses campagnes de mobilisation de fonds augmenteront ce chiffre à circa 2 milliards.

Comme expliqué précédemment, il y a une forte possibilité qu’un pan substantiel de ces fonds – celui relatif aux moyen et long termes – ne sera pas finalement décaissé, une fois que l’émotion planétaire circonvoisine s’amoindrira.

Le chef de l’état haïtien, René Préval, et ses plus proches conseillers doivent comprendre ce fait et s’en accommoder. Ils doivent voir leur pays exactement à travers les prismes que la communauté internationale utilise : celui d’un petit pays sous développé, dont l’avenir – si l’on s’en tient aux bruits de couloir du sommet de Copenhague – est moins important que la thématique du réchauffement planétaire.

Reconnaître le simple fait que leur pays n’est d’aucun intérêt géostratégique pour les superpuissances globales et les investisseurs majeurs, doit permettre, autant que faire se peut, à Haïti de voir le présent cataclysme comme une opportunité de sortir de son apathie économique.

Monsieur Préval ne peut mésestimer la nécessité et l’étendue de la tâche à accomplir, d’autant plus que son pays meurtri rivalisera, à l’avenir, avec d’autres pays ou causes, pour l’aide humanitaire mondiale. Il doit vite diligenter une commission, placée sous l’égide du Premier Ministre Jean-Max Bellerive, qui rassemblera des grands spécialistes nationaux et étrangers, et qui déterminera une stratégie idoine de sortie de crise couplée d’un plan d’action pour rentrer dans les fonds promis.

Les autorités doivent aussi cogiter aux voies et moyens appropriés de coordonner les efforts de sauvetage et éviter les effets de répétition dans ledit processus  (ex : qui doit superviser quoi ?).

En l’absence d’un tel degré d’organisation et d’abnégation, les dirigeants haïtiens n’accéderont pas, à coup sûr, à  la manne de 1,5 milliard à 2 milliards de dollars EU, qui équivaut à 2 ans de revenus fiscaux (estimations de 2008), ou aux 15% de son PNB qui seront perdus suite à cette calamité. Un simple coup de fil aux victimes du tsunami de 2004, aux nombreux dirigeants incrédules du Tiers-Monde, ou plus récemment, au président afghan Hamid Karzai, tous dans l’éternelle attente de fonds qui leur furent promis, pourrait éclairer René Préval et son gouvernement un peu plus.