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De Wall Street à Dubaï – Spécificités lucratives de la finance islamique

March 7, 2010 52 comments

Les restrictions religieuses de la jurisprudence islamique ont permis aux banques islamiques de disposer de liquidités importantes comparativement à leurs rivales occidentales après les derniers soubresauts économiques, mais des réformes progressives doivent avoir lieu pour que le secteur dans son ensemble amorce dans l’avenir une croissance positive structurellement durable.

Par Marquis Codjia


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Un colloque supranational d’acteurs financiers de premier plan a eu lieu récemment (2 et 3 mars 2010) au luxueux Centre de Conférences Roi Hussein Bin Talal sur les rivages de la mer morte, environ 40 kilomètres au sud-ouest d’Amman, en Jordanie.

L’événement a suscité peu d’intérêt dans les médias traditionnels en Occident ; cependant, les géants du secteur bancaire global suivaient de près les éventuelles décisions majeures que pouvait contenir le communiqué final.

Ils avaient raison d’adopter telle posture.

La conférence, le premier Forum islamique de finance et d’investissements du Moyen-Orient, se déroula en Jordanie, pays économiquement sain et politiquement stable, allié important de l’occident dans une région géostratégiquement névralgique, et l’un des premiers pays au Moyen-Orient et en Afrique du Nord disposant d’une bonne qualité de vie, selon le rapport Qualité d’index de vie 2010 préparé par International Living Magazine.

Un autre facteur essentiel à noter était le fait que les participants constituaient la crème de la crème du marché financier islamique, un groupe de plus de 350 banquiers et experts de 15 pays qui compte impulser des reformes économiques dans un secteur en pleine croissance.

Une analyse panoramique des métiers bancaires islamiques est utile pour cerner les dynamiques qui animent ce secteur.

Les métiers de banque islamique, et dans une large mesure, la finance islamique, sont profondément enracinés dans l’économie islamique et essentiellement régis par la Sharia, un corpus législatif englobant les préceptes religieux de l’Islam.

La Sharia ou sa section financière connue sous le nom de Fiqh Al-Muamalat (Règles islamiques sur les transactions) permet aux intermédiaires financiers de s’engager dans toute forme d’activité économique à condition qu’ils n’imposent pas d’intérêt (Riba) et évitent les secteurs interdits (Haraam).

La Sharia promeut fortement le partage des risques entre les investisseurs ainsi que les transactions économiques avalisées par des immobilisations corporelles telles qu’un terrain ou des machines, mais proscrit les produits dérivés.

Un produit dérivé est un instrument financier dont la valeur fluctue en fonction de l’évolution du taux ou du prix d’un autre produit (appelé sous-jacent). Il sert majoritairement à couvrir des risques ou à des spéculateurs de bénéficier des effets de levier. L’agitation récente sur les marchés financiers globaux et le chaos socio-économique qui en résulta doivent leur existence à un type de produit dérivé appelé Dérivés sur événement de crédit (Credit Default Swap, CDS en anglais).

Les points de vue étrangers au monde musulman peuvent trouver les restrictions de la Sharia délétères pour un développement économique durable car ce que la jurisprudence musulmane définit comme vice (jeux, filmographie érotique, alcool, etc.) non seulement constitue un pan essentiel du PNB de beaucoup de pays, mais est également un concept social et temporel discutable.

Nonobstant, une pléthore d’observateurs affirment maintenant que les contraintes propres à la finance islamique ont été salvatrices pour la santé financière des établissements bancaires face à la crise économique récente.

Plusieurs facteurs sous-tendent un essor potentiel de la finance islamique, y compris les dépôts d’épargne croissants des habitants des pays riches du Moyen-Orient, des nombreux projets d’infrastructure et de l’apparition d’une grande classe moyenne.

L’International Financial Services London, structure basée au Royaume-Uni, estime que les capitaux islamiques ont augmenté de 35% à $951 milliards entre 2007 et 2008, même si le secteur « a fait une pause » en 2009, conséquence de l’environnement économique morose du moment.

Selon Mohammad Abu Hammour, ministre jordanien des finances, le secteur bancaire islamique a connu un taux de croissance annuel de 10 à 15 %, et il y a actuellement plus de 300 banques islamiques dans plus de 50 pays, avec des grandes concentrations remarquables en Iran, en Arabie Saoudite et en Malaisie.

La plupart de ces banques et intermédiaires financiers appartiennent à des actionnaires locaux mais des pans croissants de la sphère islamique sont de nos jours investis par des sections spécialisées des banques occidentales.

HSBC Amanah, la succursale islamique de HSBC, est une illustration de cette tendance.

Le secteur bancaire islamique est fortement rentable et l’intense intérêt des étrangers corrobore clairement le fait que ce secteur connaîtra une forte hausse une fois que les nations émergentes du monde musulman useront de leurs réserves de change colossales pour développer structurellement des secteurs-clés de leurs économies.

Néanmoins, beaucoup de questions pendantes continuent d’estropier la finance islamique et l’empêchent toujours d’excéder le 1% qu’elle détient actuellement dans le marché bancaire mondial.

La première est afférente aux besoins de couverture de risques des banques islamiques – surtout celles qui s’engagent dans des transactions pluri-monétaires – et à la création de produits financiers conformes aux préceptes religieux. Les spécialistes du secteur doivent être innovants parce que les instruments dérivés, outils importants de gestion de risques,  sont interdits par la Sharia. Les progrès sur ce point demeurent encore minimes.

En second lieu, les universitaires islamiques doivent concevoir et inculquer un corpus législatif homogène aux agents financiers pour éviter un désavantage asymétrique dans le marché. L’immensité d’une telle tâche ne peut être sous-estimée parce que l’Islam comprend de multiples écoles de pensée et les interprétations divergentes de certains préceptes religieux peuvent devenir, si l’on n’y prend garde, des pierres d’achoppement insurmontables.

L’Islam sunnite est la plus grande branche de l’Islam avec 85% des 1.5 milliard de Musulmans dans le monde bien que la variété d’écoles de pensées crée souvent une diversité des vues.

Si une banque localisée en Arabie Saoudite sunnite se trouve en désavantage législatif face à une banque iranienne régie par les préceptes de l’islam shiite ou une institution financière en Oman kharijite, alors émergeront indubitablement des déséquilibres fondamentaux sur le marché.

Troisièmement, le secteur a besoin d’harmoniser ses pratiques pour se développer. Cette uniformité est nécessaire non seulement au niveau des autorités de régulation mais  également dans les normes de comptabilité et de gestion de risques, aussi bien intérieurement (dans le monde islamique) qu’extérieurement (vis-à-vis d’autres aires financières dans le monde). Un exemple pratique sera de rechercher une conformité aux normes internationales d’information financière (IFRS) et les normes de Bâle II.

Enfin, les banques islamiques devront s’engager dans une campagne sophistiquée et ciblée de communication visant les autorités de régulation des États-Unis et de l’Union Européenne (principalement) ainsi que leurs clients potentiels dans l’hémisphère occidental. Cet effort sera nécessaire pour changer le regard de l’opinion publique sur la qualité et le positionnement de leurs produits et services, tout en effaçant les stigmates que les événements géopolitiques passés (et actuels) ont pu laisser sur la « marque islamique ».

La finance islamique expliquée par Anass PATEL

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